Les sorties nocturnes

Nuit En Ville

Les sorties nocturnes

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MARIE-LOUISE

Il fait très froid en cette  soirée de février. Il est vingt heures, je me présente à votre domicile dans le but d’assurer un  accompagnement de nuit. Votre porte d’entrée est grande ouverte, le couloir et les pièces sont éclairés. Je perçois venant du fond de l’appartement le son tonitruant du téléviseur. Je sonne, personne ne répond, j’avance  dans le couloir tout en vous appelant, je frappe avant de pénétrer dans chacune des pièces et  bientôt je peux constater que vous n’êtes pas chez vous.

Je m’empresse d’éteindre le téléviseur, il semblerait que ce soit  la puissance insupportable des décibels qui vous ait poussée  à fuir l’appartement. Le son de l’appareil était monté au maximum et ce bruit assourdissant a dû vous « affoler ». Vous avez certainement rencontré des difficultés en  manipulant  la télécommande, retrouver  rapidement l’emplacement du bouton « arrêt »  pour faire cesser ce vacarme  n’a pas dû vous être possible non plus.

Vos clefs et votre sac sont posés sur la console dans l’entrée, vous êtes donc sortie précipitamment. Je ferme votre appartement et pars à votre rencontre. Le quartier est vaste, aussi je vais devoir  effectuer  mes  recherches en voiture. Ce soir, en raison d’un vent  glacial, les trottoirs sont assez  désertés, ainsi je pourrai apercevoir votre silhouette plus facilement…

Vous devez être vêtue d’une jupe et d’un  court  gilet de laine puisque votre manteau est suspendu dans l’entrée et  vos autres vêtements  chauds  rangés dans la penderie.

Je sillonnerai donc les rues durant une heure sans oublier de passer régulièrement devant chez vous, car il ne s’agirait pas que vous vous trouviez à la porte. Finalement je vous aperçois, vous sortez d’un self-service en compagnie d’un monsieur. Vous discutez un moment sur le trottoir avant de vous diriger ensemble et à pied, dans la direction opposée à celle de votre logement. Je ne souhaite pas vous déranger, d’autant que je ne sais pas quelle est cette personne qui vous accompagne. Aussi, j’essaie de comprendre avant de me manifester. J’arrête mon véhicule un moment, l’avenue est longue et très bien éclairée, je peux donc me rendre compte de la situation. Le monsieur va bon train, cependant il s’arrête fréquemment comme pour  répondre à vos questions. Il se retourne, regarde à droite, à gauche, semble chercher quelqu’un, une orientation…?  Cela  apparemment en vain, puisque finalement vous  reprenez votre chemin. En ce qui vous concerne, vous  commencez à vous éloigner sérieusement de votre domicile. Aussi, je remets la voiture en marche, je passe devant vous et je vais me garer un peu plus haut, puis je sortirai du véhicule pour  descendre  à votre rencontre. Dès que je suis à votre hauteur, vous me reconnaissez, vous paraissez heureuse de cette « coïncidence »,  quant au monsieur,  il semble soulagé. Il me demande, tout de suite, si je sais où vous habitez.  Sans attendre ma réponse, il m’explique vous avoir offert  une boisson chaude au restaurant où il s’était arrêté pour dîner, puisque vous n’aviez pas d’argent sur vous. En sortant, vous lui avez dit vous appeler Marie-Louise et habiter par  « là ».  Avec ces vagues explications, il ne lui a pas été possible de vous aider, il continue :

« Nous n’avons croisé personne pouvant éventuellement nous renseigner, comme vous le voyez, par ici, à 22 heures,  c’est assez tranquille, même le self a fermé ses portes  derrière nous ».

Il  termine en me disant l’air embarrassé : « Lorsque je suis sorti du restaurant, cette dame m’a emboîté le pas…»

Malgré la gentillesse de cet homme, je  resterai  assez évasive quant à mon  « apparition ». Vous aussi, vous l’avez écouté raconter votre « soirée », vous n’avez rien dit, mais j’ai vu transparaître peu à peu votre malaise. Aussi, je serai brève, je ne remercierai pas ce monsieur comme il le mériterait. Il s’agit de votre vie et n’étant pas de votre famille, je ne peux  prendre la liberté de parler à votre place. Je ne peux pas non plus vous assister ouvertement devant un inconnu. Je préfère rester discrète quant à votre maladie. Je ne poserai donc aucune question à ce monsieur et ne lui donnerai aucune explication. Cependant, je descellerai quelques interrogations de sa part, à notre sujet, il semble trouver notre comportement plutôt étrange !

Nous le quittons et nous rejoignons la voiture. Vous y trouverez votre gros manteau  apporté par précaution. Vous l’enfilez  mais, curieusement, vous ne semblez pas souffrir du froid et durant le trajet du retour vous resterez silencieuse.

Une fois rentrée chez vous, vous accepterez de consommer un potage bien chaud en prenant vos médicaments. Bientôt, vous voilà installée dans votre meilleur fauteuil, bien enveloppée dans une douillette tenue d’intérieur.

Vous semblez sereine mais je sais que votre nuit sera encore  coupée par de fréquents réveils. Si toutefois vous obtenez, grâce à quelque médicament, un répit de deux heures de sommeil suivi, cela sera bien le maximum… ?

Quand  vous étiez seule chez vous, lorsqu’il vous arrivait de vous réveiller en pleine nuit, vous vous leviez et vous sortiez. Etait-ce par automatisme ? Je me réveille, donc je me lève ! Une fois debout, je m’habille ! Et une fois mon manteau enfilé, je sors ! Au début de nos rencontres, lorsque vous aperceviez votre imperméable pendu dans le vestibule vous me demandiez : qu’est-ce que  je dois faire ?  Je le mets, tu crois ? Maintenant, vous êtes accompagnée la nuit pour éviter que vous ne vous retrouviez, seule, dehors, à n’importe quelle heure. Au début, pour pallier ces pulsions de sorties nocturnes, il m’a fallu vous laisser constater que la ville dormait et donc qu’il n’y avait aucune raison d’être dehors à une heure pareille. Pour cela, je descendais avec vous dans la rue, ainsi vous pouviez vous rendre compte que les voitures et les personnes se faisaient rares. Sans même avoir fait plus de deux pas sur le trottoir, vous acceptiez de remonter chez vous et vous  disiez : ils dorment tous ! Oui, ils dorment tous !

Alors, vous vous laissiez guider dans les escaliers pour  regagner votre appartement, puis votre chambre et vous vous recouchiez. Pour combien de temps… ?  Seule la maladie commandait… Quant à moi, j’étais là pour vous aider en cas de réveils terrifiants. Sortir du sommeil sans aucun repère, être perdue, entre le songe, la  réalité ? Avec cette atroce sensation de ne plus savoir exactement ce que l’on fait là, et puis  « là »,  c’est où ?

Souvent, le seul fait d’entendre une voix connue, d’apercevoir un visage familier, dans ces moments effrayants, vous redonnait un peu de courage. Vous vous  « raccrochiez » à cette personne pour obtenir une explication, une réponse… à votre angoisse.

Mais, quelquefois, vous arpentiez durant de longues minutes le couloir, la tête baissée, rasant les murs, sans même sembler voir ou  entendre quiconque pouvant se trouver près de vous.

Après m’être assurée que vous n’étiez pas à la recherche des toilettes ou d’un verre d’eau, je vous laissais aller… J’attendais (semblant occupée) dans une pièce bien éclairée donnant sur votre parcours, dont je laissais la porte grande ouverte et…, vous finissiez par  m’apercevoir.

Votre regard était « revenu », vous aviez quitté « la geôle » où  vous  aviez tourné en rond durant de longues minutes !

Mais vous n’étiez  plus seule, vous aviez quelqu’un  pour vous  « récupérer ». A ce  moment-là, vous  vous rapprochiez de ce seul  repère, et vous trouviez enfin  un peu d’apaisement.

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SYNTHESE:

Trop de bruit peut angoisser la personne malade qui n’a plus la faculté de le faire cesser en raison de ses troubles cognitifs. Pour essayer d’y échapper, elle déambulera ou,  si elle en a la possibilité,  elle sortira et ensuite  errera dans les rues ou sur  les chemins.

Si elle est trop désorientée, elle ne  saura plus  retrouver  son domicile. Elle essaiera  alors de demander son chemin, mais souvent, elle ne pourra retenir les indications qui lui seront données.

Certains voisins attentifs à son problème, rentrant chez eux, tardivement, à bord de leur automobile, l’apercevant dehors, assez éloignée de son domicile,  lui  proposeront de la  raccompagner…

– Si elle se sent  perdue, elle acceptera  tout de suite la proposition discrète et sympathique qui lui sera faite. Sinon, elle remerciera de l’intention mais déclinera l’invitation en annonçant qu’elle se promène…

Les objets évocateurs de sorties : manteau, clefs, parapluie, sac à main… pourront être rangés,  à leur place habituelle, en fin de journée, de façon à ce que la personne soit moins incitée à sortir, une fois la nuit tombée.

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