La promenade

La Promenade

La promenade

0

RAOUL

Après une matinée d’accompagnement, je m’apprête à quitter Raoul.  Avant que je parte il me demande de noter  sur le tableau accroché dans la cuisine son emploi du temps pour l’après-midi.
Tout d’abord, je lui en fais part verbalement puis je me tourne et écris sur le grand panneau blanc :  – 14 heures, arrivée de Julie et promenade en ville.

Raoul semble ennuyé, il essaie bien de  m’expliquer quelque chose mais je ne comprends pas tout de suite ce qu’il cherche à me dire.
Finalement, j’entends qu’il préfère partir sans attendre l’arrivée de la jeune fille. Il dit ne pas vouloir la rencontrer. Il paraît si angoissé à cette idée que je n’envisage pas de quitter son domicile sans essayer de lui venir en aide.

Soudain, il m’attrape la main et fait mine de m’entraîner avec lui. Le contact physique n’étant pas dans ses habitudes, je suis tout d’abord étonnée par son geste, néanmoins, je me laisse mener ainsi jusque sur le perron.
Puis il me lâche mais continue de mimer la situation: le bras tendu, comme s’il me tenait toujours, il avance encore de quelques petits pas rapides, puis s’arrête, se retourne pour me dire avec difficulté : voilà, comme cela, la petite…, la gamine!

Alors je comprends, ce monsieur est très gêné d’être tenu par la main lorsqu’il se promène en ville. Il vit très mal cette situation mais il sait qu’il n’est pas en mesure d’expliquer son ressenti à la jeune fille.
Il la connaît depuis peu et puis il y a cette difficulté verbale qui ne facilite en rien la communication. Tout cela le met mal à l’aise face à la « gamine ». Elle a un côté gentil, mais autoritaire qui le déstabilise beaucoup, ainsi il dira : lorsque je suis dans le bain, elle entre dans la pièce et se met à me laver les cheveux !

Je propose à Raoul de l’aider à exprimer sa gêne à la jeune fille dès que possible, mais il est à bout de nerfs, il ne supporte pas l’idée de passer un autre après-midi en ville, tenu ainsi par la main.
Tout d’abord, il me demande de profiter de mon départ pour le déposer en ville. Je suis dans l’obligation de refuser. L’accompagnement relais doit suivre son cours. Je lui répondrai donc : « Aujourd’hui, je ne descends pas en ville, je dois me rendre plus haut dans un chalet voisin. »
Démuni, il me dit penser aller se cacher derrière la maison pour éviter de « la » rencontrer.

Consciente de la personnalité et du vécu de ce monsieur, je lui propose d’exposer le problème comme il l’aurait fait autrefois, avec calme et mesure.
Je lui suggère pour cela de s’adresser à Julie par le biais du cahier de liaison. En raison de son aphasie, je lui proposerai mon aide pour y transcrire sa volonté. Un peu plus tard, après lecture de nos écrits, Raoul semble un peu apaisé. Ces quelques mots expriment son souhait de ne pas être tenu par la main, qui plus est par une personne qui pourrait être sa petite fille, mais qui  justement ne l’est pas !

En conclusion, il souhaite dire à Julie qu’en dépit des symptômes de sa maladie, il voudrait continuer à donner l’image d’un homme connu de tous pour son indépendance et son pouvoir de décision, même si aujourd’hui sa maladie l’handicape sérieusement.  Néanmoins, il la remercie pour son aide dans la tenue de sa maison et lui demande de continuer à pallier ses troubles de la mémoire grâce à une bonne écoute et de l’attention, en lui rappelant simplement, au moment voulu, ce qui est à l’ordre du jour. Après une dernière relecture, sa décision est prise. Il  va laisser le cahier ouvert, bien en vue sur la table, pour que Julie puisse prendre connaissance du problème dès son arrivée.

———-

SYNTHESE

Accompagner en ville une personne en début de maladie, même s’il est question de promenade, reste «  un travail à plein temps  ».

Il s’agira de la laisser aller librement, tout en surveillant attentivement mais discrètement la sûreté de son pas face aux embûches que l’on est amené à rencontrer tout au long du parcours : trottoirs, trous, dénivelés… et bien sûr de ne pas la perdre de vue au milieu de la foule. Cela demande une attention toute particulière mais c’est la personne malade qui est en promenade, l’accompagnante, elle, est au travail.

Cette attitude est indispensable si l’on veut permettre à la personne malade de passer un moment vraiment agréable. Pour cela, l’accompagnante restera également attentive à tout ce qui semble interpeller ou intéresser la personne malade.
Elle doit en parler avec elle et l’aider à accéder à ce qui semble rester pour elle, aujourd’hui encore, un souhait, une envie…

Dans tous les cas, si la personne le manifeste, il sera préférable de lui laisser ouvrir la marche. La promenade lui paraîtra ainsi beaucoup plus intéressante et sera plus stimulante. La suivre, bien sûr, mais aussi lui faire régulièrement des propositions d’orientation.  Si elles sont refusées parce que la personne croit être dans le vrai, attendre de trouver le prochain carrefour pour essayer de la faire bifurquer. La personne nous écoutera lorsqu’elle se rendra compte qu’elle ne sait plus…
Les carrefours la laissent souvent assez perplexe parce qu’il faut faire un choix. Si à ce moment-là, elle est désorientée mais qu’elle nous a accordé sa confiance, elle finira par nous écouter.
Toutefois, évaluons bien les possibilités de la personne et ne nous éloignons pas trop sans avoir pris en compte le trajet du retour.

Les personnes peuvent apparaître décidées et en grande forme à l’aller mais il arrive qu’elles révèlent, plus tard, une grande difficulté à la marche lorsqu’il s’agira de parcourir le chemin en sens inverse. Il ne s’agira pas non plus, comme je le constate souvent « d’accrocher» la personne malade à son bras avant de se mettre en route. En se  laissant aller ainsi contre l’intervenante,  elle  risque de perdre rapidement les automatismes qu’elle avait pourtant conservés jusque-là.

En début de maladie, une telle prise en charge est regrettable, car lorsque la personne malade se trouvera seule dans les rues (en fait une grande partie de la journée), désormais, elle marchera un peu au « radar ». 

Le fait de tenir la personne malade par le bras  deviendra  nécessaire, lorsqu’il sera question d’assurer son pas.

 

Laisser une réponse

HTML Snippets Powered By : XYZScripts.com