L’angoisse

Soleil3

L’angoisse

0

Ce matin là, je suis assise au soleil, éblouie par ses tout premiers rayons, je dois cligner des yeux pour regarder la page blanche posée devant moi. Je tiens le crayon dans la main, mais avant de noircir le papier, je souhaite m’imprégner, durant un moment encore, de nos rencontres passées. Bientôt, les images défilent dans ma tête et je vous revois, Charlotte, Paul, Denise, Jean, Odette, Danièle, Marie, Georges, Raoul, Mélodie et beaucoup d’autres encore…

J’ai fait, au cours de ces dernières années, un bout de chemin avec chacun de vous  tous et aujourd’hui vous êtes toujours présents dans mon esprit.
Je repense d’abord à nos « bons moments », puis je me remémore votre vie, au tout début de nos rencontres. Vos nuits et vos journées étaient déjà semées d’embûches, chaque jour de nouveaux obstacles se présentaient à vous et en dépit de cette existence effroyable, vous luttiez seuls, en essayant de garder la tête « hors de l’eau ». Vous étiez «  malade d’Alzheimer » et en ce début de maladie, votre mémoire défaillante vous faisait vivre un enfer.

Je ferme un instant les yeux et j’essaie d’imaginer une mémoire  « en court circuit » : le « plomb » saute, la coupure est nette, brutale. C’est la panne qui fait oublier le nom, le mot, l’idée … Vie insupportable, émaillée de flashs insaisissables, cruels et narquois qui, tel le feu d’artifice faisant jaillir un instant la lumière, font surgir une pensée furtive. Des idées vont tout de  suite étinceler et l’envie de les exprimer va aussitôt se manifester. Mais l’étincelle est fugace, après avoir brillé de tout son éclat, elle disparaît presque instantanément, seule une légère traînée de fumée blanche subsistera quelques instants encore, il en sera ainsi de la pensée évanescente… Seul restera le regret de n’en avoir pu retenir au moins quelques bribes : mais qu’est-ce que je voulais dire ? Je pensais bien à quelque chose, là…, tout de suite ? J’avais bien une idée, pourtant ! Elle a surgi…, à l’instant !

Seule s’ensuivra la déception avec le trou noir, le néant et une étrange et désagréable impression de vivre entre ombre et lumière.
L’idée est partie mais l’inquiétude demeure et peu à peu l’angoisse s’installe.
Vie effrayante, où par moments vous vous retrouviez désorientés dans le temps, dans l’espace, flottant en un tel désarroi, sans savoir à quoi vous raccrocher. Vous éprouviez alors l’horrible sensation d’être piégés, enfermés, parce que sans repère, sans issue, avec toujours cette peur de sombrer.
Maintenant le soleil inonde la terrasse, je pose la mine du crayon sur la feuille encore vierge. Depuis quelque temps j’y pensais souvent et aujourd’hui, par ces écrits, je souhaite révéler « ces moments de vie » emplis de la volonté et du courage dont vous avez tous fait preuve lors de votre entrée en maladie.

Pour certains d’entre vous alors encore en activité, il vous aura fallu tout d’abord lutter pour conserver votre emploi, vos responsabilités mais… en vain.
En dépit de vos  trous de mémoire, vous avez tous eu à cœur de préserver votre indépendance, de masquer vos défaillances, dans le seul but de rester le plus longtemps possible à votre domicile. Le combat fut difficile, cruel et paradoxalement, ce seront justement ces trous de mémoire qui vous apporteront, plus tard, un peu de sérénité puisque arrivés au stade modéré de la maladie, vous finirez souvent par oublier que vous oubliez !

Ainsi accompagnés, guidés, vous aurez vécu  l’instant présent avec ses petits bonheurs et tous les  bons moments que nous aurons su saisir et privilégier.

Laisser une réponse

HTML Snippets Powered By : XYZScripts.com